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Quand les jeunes des Coteaux rencontrent la nature
 
Le Moulin Nature propose des animations depuis 2019 à différents publics du quartier des Coteaux pour faire découvrir ou redécouvrir une nature de proximité qu'ils traversent quotidiennement. Au travers de projets complémentaires et de démarches expérimentales, le Moulin oriente des actions à destination de publics non côtoyés habituellement. D'abord dans le cadre du loisir des jeunes, en partenariat avec le centre socio-culturel l’Afscodirection les Vosges pour un camp à la montagne pas comme les autres – et des animations nature ouvertes à tous et toutes dans le quartier tout l’été 2020. Ensuite avec le programme « Cité éducative » soutenu par l’État et la ville de Mulhouse, pour intervenir de façon régulière et prolongée dans deux écoles du quartier. 
 
Rencontre avec Fabio Bortolin, responsable pédagogique du Moulin Nature, pour raconter ce dernier projet baptisé « En quête de nature ».
 
 Ecole dehors quenpensentlesenfants
 
 
 
Avant d’aborder les interventions scolaires, évoquons les autres actions menées par le Moulin Nature sur le quartier des Coteaux à Mulhouse. Quelles sont-elles ?
 
« L’été 2020, nous avons co-organisé avec l’Afsco un camp dans les Vosges, pour moitié avec des enfants du quartier, et pour l’autre moitié avec des jeunes de partout. Nous sommes également intervenus tout l’été en bas des immeubles, toujours avec l’Afsco, pour des animations nature sur mesure, entre chasse aux papillons, fabrication de sirops naturels, équilibre sur corde entre deux arbres, et soirées astro pour observer Jupiter, Saturne, la lune et quelques étoiles entre deux lampadaires… »
 
Bilan très positif : il n’y a pas que le basket et le rap qui séduisent les gamins ! Observer, apprendre et explorer les espaces naturels intéressent tous les enfants. Bien sûr, il existe des freins dont il faut tenir compte. Il est difficile d’associer les parents – mais ce n’est pas spécifique à ce projet. Et les jeunes du quartier sont moins bien équipés que la moyenne, leurs habits ne sont pas toujours adaptés au terrain : tout le monde n'a pas de bottes ou d'imperméable pour se prémunir de la pluie ou de la boue.  Leurs vêtements sont aussi souvent trop légers et pas assez chauds pour la montagne. Nous essayons donc de prévoir un stock de vêtements et de duvets. 
 
Moulin ZUP ete2020
 

 

En quête de nature

 
Passons au projet scolaire « En quête de nature » qui a démarré avant le premier confinement. Comment cela se passe ?
 
«  On part à l’école avec une approche de l’animation nature telle qu’on la pratique habituellement. À savoir une journée pleine, ce qui représente un format original pour l’éducation nationale ».
 
L’idée au départ est de passer 14 journées entières réparties de janvier à juin 2020 avec une classe de CM2. Mais le COVID passe par là, ce qui réduit l’opération à 6 jours de nature. Mais l'expérience est déjà concluante. Après une réunion avec les enseignant-e-s et Patrick Heitzmann, directeur de l’école Pergaud particulièrement dynamique et engagé, les 8 jours restant sont reportés sur la période octobre à décembre 2020 et répartis entre deux classes. 
 
« Ce fonctionnement est extrêmement positif ! Les élèves sont intéressés, curieux, même enthousiastes, et la nature devient un élément moteur de la réflexion de l’enseignant concerné et de l’équipe pédagogique. Cette démarche est d’une richesse incroyable. Il faut bien sûr aussi travailler avec la fierté d’appartenir au quartier et surtout cesser de dévaloriser les Coteaux ».
 
 

Comment se déroule une journée nature à l’école ?

 
« Le matin, on démarre en classe, à l’intérieur, avec des jeux et une mise en mouvement. Puis on attaque l’activité nature guidée sur le terrain. On divise pour cela la classe en deux groupes. Pour finir la matinée, on bascule dans l’exploration libre, avec plusieurs « sacs thématiques ». Les gamins inventent des jeux, explorent en liberté. Il faut répéter ce programme, pour que les enfants intègrent les règles basiques, se prêtent du matériel, rangent presque tout seuls à la fin. Les enfants sont curieux de tout, des jumelles, des loupes, du réchaud, d’autant que la plupart n’ont pas ce type de matériel à la maison.  Ce temps vécu individuellement ou en petits groupes se conclut collectivement avec un partage au collectif d'une découverte, d'une observation, d'un moment exceptionnel. C'est par exemple lors d'une de ces restitutions qu'un garçon d’origine afghane a déclaré : « Je ne pensais pas que je pouvais jouer avec une fille ». Et bien si ! C'est aussi l'occasion de poser des questions – sans filet ! Tout un cheminement qui contribue, aux dires des enseignants, à plus de curiosité, d'envie, d'enrichissement du vocabulaire et même à un gain de confiance en soi.
 

De l’argile et de la liberté …

 
Illustrons par un exemple de situation proposée : on confie de l’argile aux enfants. Une matière à expérimenter, avec laquelle jouer. D’abord, ils font un peu n'importe quoi, normal ! Puis ils confectionnent des boules, des billes, un pot, s’amusent à lancer les billes dans le pot, jouent avec la rampe d'escalier comme piste de lancement. D’une expérience individuelle qui ressemble à n’importe quoi, on arrive tout-à-coup, en pleine autonomie, à un jeu, avec ses règles, une expérience collective qui se structure presque toute seule ! Le monde et ses forces s'incarne, se vit. Un travail de plus en plus fin, de précision même, émerge d'une situation peu contrainte qui laisse les possibles germer. L’action peut ensuite se poursuivre autour de concepts comme la géométrie, des mesures de distances dans ce cas précis, ou un travail sur le soleil et l’ombre. L’équipe pédagogique peut alors se positionner en personnes ressources qui aident les enfants à répondre aux questions qui émergent du terrain. L’enseignant-e et l’animatrice peuvent alors s’appuyer sur ce vécu concret, devenue référence commune, pour formaliser et ancrer leurs apprentissages. 
 
Le midi, un pique-nique est partagé sur place – en plein air bien sûr. L’après-midi, les élèves commencent par monter des tentes. Ça pourra toujours leur servir plus tard ! Les « défis », co-construits avec l'enseignant peuvent ensuite commencer. Plusieurs sacs à dos thématiques correspondant chacun à une matière (maths, français, histoire-géo, arts plastiques, etc…) sont mis à disposition. Toujours en extérieur, on en profite pour jouer avec les ombres, trouver l’heure avec un cadran solaire, se repérer dans l’espace, lister des noms d'arbres, des adjectifs décrivant les espaces de nature, autant de thèmes qui figurent au programme de l’éducation nationale, complétés par des apports naturalistes.
 
La nature est tellement surprenante que certaines informations marqueront les jeunes à tout jamais. Ainsi, tout le monde se rappellera que la mante religieuse finit presque toujours pas dévorer son mari …  À moins que ce ne soit la prise de conscience de la foule de petites bêtes jusque là ignorées qui devient sortie après sortie plus forte. 
 
 

Et 2021 ?

 
Le projet se poursuit à partir de janvier avec deux classes de CE2, l’une à l’école Matisse, l’autre à Pergaud. 14 journées d’intervention sont prévues pour chaque classe, jusqu’en juin 2021. Des sorties vers différents espaces naturels sont programmées si le contexte sanitaire le permet. Et surtout, deux temps avec les parents auront lieu, ce qui est fort important. En complément de ces actions sur la durée, 15 classes de l’école Pergaud bénéficieront chacune d’une journée nature sur le semestre. Et des accueils le mercredi matin au Moulin Nature sont possibles - si autorisés par le rectorat.
 
Les enseignant-e-s avec qui le Moulin travaille sont motivés, ont envie de sortir à la découverte de la nature avec leurs élèves et de faire classe à l'extérieur. Mais sortir "façon naturaliste", ça s’apprend. Et on ne lâche pas 30 enfants  en extérieur comme ça ! Ça ne s’improvise pas. Le rôle de l’animatrice, Alice en l’occurrence, est de mettre en place une situation adéquate dans un espace-temps qui va permettre tous les possibles, en s’appuyant sur la nature. Il s’agit de faciliter, d’encourager le contact avec la nature et de s'appuyer sur ces situations qu'elle offre pour travailler les compétences psycho-sociales (entraide, coopération, résolution de problèmes, attention.…). Un des objectifs principaux est aussi d'aider des enfants pour beaucoup en difficulté à trouver du plaisir à venir en classe et de travailler à leur réussite scolaire. Le plaisir pris par les enseignants est aussi un des bénéfices non négligeable ! Cette expérience collective amène clairement des changements pour chaque élève.
 
Moulin Pergaud eleve arbre
 

Pourquoi ce genre de projets n’est-il pas davantage développé ?

 
On peut se poser la question, mais ce n’est pas le Moulin Nature qui détient la réponse. 
 
« Il ne s’agit pas de transformer les enfants en militants ! Il est question de les connecter au monde qui les entoure. De pratiquer la solidarité, l’entraide. De stimuler le collectif. Mais cela demande du temps ! Cela doit s’inscrire dans la durée. Et on a besoin d’espaces naturels stimulants, de haies, de prairies, de boue, de ronces, de mares … Dehors, c’est tellement plus fort. D’ailleurs, à partir de mai, on étouffe souvent à l’intérieur des écoles ! »
 
 

ZUP vs Rebberg : même combat ?

 
Existe-t-il des particularités liées aux enfants de la ZUP – l’autre petit nom du quartier des Coteaux ? 
 
«  Si on devait comparer, on remarque que les enfants n’ont pas forcément le même vocabulaire. Leur consommation des écrans diffère souvent et leurs références culturelles peuvent varient parfois fortement. Mais ils ne sont foncièrement pas si éloignés les uns des autres. D’ailleurs lors du camp "mixte" [voir plus haut], tout s’est globalement bien passé entre jeunes issus de milieux très divers. Il y a des incompréhensions, des références différentes mais l'insouciance et le plaisir de jouer de l'enfance restent des moteurs communs. J'ai eu l'occasion d'échanger avec la directrice de l’école maternelle de la Métaierie au Rebberg. Contrairement aux préjugés qu’on pourrait avoir, son constat révélait de nombreuses similitudes entre les enfants des deux quartiers : le manque de connaissances et de références sur la nature, le peu de temps passé dehors, le déficit d’activité physique et de motricité, les difficultés d’attention et de concentration sont des problèmes communs aux deux contextes. »
 
Comment ces soucis se traduisent ?
 
« Les enfants, tant à l’école qu’à la maison, sont tellement éloignés de la nature qu’on assiste à des scènes étonnantes qui nous imposent de prendre le temps de découvrir et de comprendre le public dans sa relation aux espaces extérieurs. Si pas mal de jeunes issus de la ville grimpent pour la première fois de leur vie à un arbre quand on intervient, il est plus surprenant de voir des jeunes construire des cabanes dont les branches sont maintenues avec du scotch, ou une fille de 13 ans à qui on faisait croquer une carotte qui demande : « Mais il est où l’os ? ». Ceci dit le temps dehors fait de la méconnaissance de la nature un vecteur de découvertes et d'enthousiasme d'autant plus fort et des éléments simples peuvent devenir de véritables sources d'émerveillement. 
 
Et maintenant, on fait quoi ?
 
« À la fin de cette expérience, il faudra formaliser par écrit les observations et les évaluations pour partager cette démarche d’expérimentation. Notamment pour préciser la posture de chacun-e : quelle place pour l’animateur nature aux côtés de l’enseignant ? Comment le professeur peut se situer par rapport aux enfants dans cette approche nouvelle ? Comment prolonger le travail dehors en l'absence d'animateur-trice ? Comment outiller les écoles pour développer la classe dehors ? D'ores et déjà nous nous réjouissons avec tous les acteurs et partenaires de la richesses du vécu et de l'investissement joyeux des enfants. Les bienfaits sur leur scolarité se font déjà ressentir. Une prochaine étape pour nous va être d'essayer d'investir davantage les parents dans cette démarche."
 
Propos de Fabio Bortolin recueillis par Jean-Luc Wertenschlag en janvier 2021.
 
fabio bortolin

 
Liens pour aller plus loin :